Quand l’évangile prime l’Eglise : Méditation sur la guérison d’un lépreux

Le récit de la guérison d’un lépreux (Marc 1,40-45 ; Matthieu 8,1-4 ; Luc 5,12-16) fait soulever un cas particulier de priorités logiques dans la pratique chrétienne recommandée à l’Eglise.

Pour Jésus, il faut d’abord sauver le sujet personnel : « Je le veux, sois purifié ». Les autres formalités rituelles viennent ensuite : « … va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit : ils auront là un témoignage ». Dans la logique de Jésus, donc, la priorité est accordée au salut du sujet personnel. En fait Jésus obéit ainsi à la logique de sa mission : « En effet le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19,10 ; cf. Matthieu 9,12-13 et par. Jean 10,10b).

Dans la pratique de l’Eglise, au contraire, le Droit l’emporte sur l’Evangile. Quand un sujet personnel est en difficulté, en effet, la première question que se pose l’autorité ecclésiastique est « Que dit le Droit ? » et non « Que dit l’Evangile ? ». En inversant l’ordre des priorités, l’autorité ecclésiastique se montre démissionnaire à la manière de Pilate agissant par peur de César : « Voyant que cela ne servait à rien mais que la situation tournait à la révolte, Pilate prit de l’eau et se lava les mains en présence de la foule, en disant : ‘Je suis innocent de ce sang.

C’est votre affaire !’ » (Matthieu 27,24). Pareillement, l’autorité ecclésiastique sacrifie pour des intérêts politiques le sujet personnel et reconduit implicitement le cliché du grand prêtre Caïphe agissant également par peur de l’occupant romain (même si l’exégèse apostolique y a lu un comportement prophétique !) : « Vous n’y comprenez rien et vous ne percevez même pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (Jean 11, 47-50).

Je suis toujours affligé et navré de voir le personnel ecclésiastique constamment livré au pouvoir de Rome pour le seul motif que l’autorité ecclésiastique locale se proclame incompétente quant à sauver une situation – qu’elle est pourtant capable de sauver – par la seule peur de se voir elle-même déchue par Rome. Et pour dissimuler cette impuissance déclarée, l’autorité sous-tutelle se cache derrière le droit ecclésiastique. Jusqu’à preuve du contraire, je reste convaincu qu’une autorité établie à quelque niveau de l’Eglise pour gérer le peuple de Dieu et qui agit selon l’évangile en alter Christus ne peut subordonner son agir chrétien « Je le veux, sois purifié » (Marc 1,41) à sa position politique « Car si tu le relâchais, tu ne te conduirais pas comme l’ami de César » (Jean 19,12), sans trahir par ipso facto son Maître. Une leçon évangélique s’impose pourtant : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne » (Matthieu 10,28).

Cette leçon s’applique aussi bien à l’autorité ecclésiastique agissant par peur de Rome qu’au personnel ecclésiastique agissant par peur de la hiérarchie locale, tout pour des intérêts égoïstes. Dans tous ces cas, le témoignage voulu par Jésus « Ils auront là un témoignage » (Matthieu 8,4) est carrément bafoué !

C’est pourquoi l’autorité ecclésiastique comme le personnel outragé devraient s’inviter à emboiter le pas de Jésus qui priorise souverainement le salut du sujet personnel, quitte à ce que le rituel suive pour servir de témoignage quand cela est nécessaire pour l’affermissement de la foi du peuple de Dieu. Dans cette optique, l’autorité ecclésiastique agira en vertu du pouvoir spirituel qui lui est conféré et non en référence au pouvoir politique – qui implique la soumission inconditionnelle même quand le salut du sujet personnel est en cause. Je ne pense pas Rome agisse sur base d’une intelligence impulsive en infligeant automatiquement des sanctions canoniques à une autorité ecclésiastique qui prendrait ses responsabilités pour sauver un sujet personnel en difficulté – soit-il avec la loi de l’Eglise !

De son côté, le sujet personnel qui se croit outragé dans sa vie et son ministère agira en vertu de la vocation reçue d’en haut pour accomplir courageusement et promptement ce que l’Evangile lui recommande : « Nous sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire » (Luc 17,10). Tant pour l’autorité ecclésiastique que pour le sujet personnel outragé, j’insiste sur l’obéissance à l’Evangile dans leur agir chrétien plutôt que sur l’obéissance à l’Eglise tout simplement puisqu’en régime chrétien l’Eglise est au service de l’Evangile du Royaume qui résume « les paroles de vie éternelle » (Jean 6,68). Aussi, être en communion avec l’Eglise ne signifie pas nécessairement être éligible dans le Royaume de Dieu et, inversement, être en conflit avec l’Eglise ne signifie pas non plus être exclu d’office du Royaume éternel du Père !

Tout dépend in fine de l’esprit qui motive l’agir chrétien de chacun. Je conclus par cet extrait de l’Evangile que je trouve très éloquent au regard de la présente méditation : « Avez-vous compris tout cela ? demanda Jésus. Oui ! lui répondirent-ils. Et il leur dit : ‘Ainsi donc, tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maitre de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux’ » (Matthieu 13,51-52).

Abbé Arthur Lubwika

Leave a Comment

Visit Us On FacebookVisit Us On LinkedinVisit Us On InstagramVisit Us On Youtube