Tout pouvoir vient de Dieu

Comme nous avons eu à l’annoncer précédemment dans notre réflexion sur l’opposition du roi et du prophète, nous abordons à présent la question de l’identité du roi dans son combat contre le prophète, en partant du principe sacro-saint de l’apôtre Paul : « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par Dieu » (Romains 13,1).

Rendu en français courant par « Tout pouvoir vient de Dieu ! », cet énoncé devrait d’abord s’entendre dans son contexte politico-religieux d’émergence, celui de la Religion impériale ou Religion d’Etat. Pour éduquer les adeptes de la foi chrétienne naissante à la référence absolue au Dieu de Jésus-Christ, mais en même temps à l’obéissance à l’Autorité civile établie dans l’Empire, Paul en est ainsi arrivé à la formulation d’une nouvelle éthique : « Il n’y a d’autorité que par Dieu » ! Par ce ton quelque peu réconciliateur, Paul sous-entendrait, en contexte, que « le pouvoir civil lui- même est d’origine divine, à supposer, bien entendu, qu’il soit légitime et ait en vue le bien commun » (Wilfrid Harrington).

Aujourd’hui, dans le contexte particulier des sociétés démocratiques, il n’est plus aisé de faire appel au principe paulinien du « Tout pouvoir vient de Dieu ! », d’autant plus que, dans la pratique, c’est quand elle est en perte de légitimité et qu’elle se résout à gérer la chose publique par défi, que l’Autorité recourt abusivement au principe de l’épître aux Romains comme pour revendiquer le pouvoir franchement et déjà perdu. Dans notre pays, par exemple, la Constitution stipule que la République Démocratique du Congo est un « Etat … laïc » (Chapitre I, Section 1, Article 1er) et que la souveraineté nationale appartient au peuple (Article 15). L’exercice du pouvoir ne peut prétendre tirer son origine en Dieu, en dépit du fait que ladite Autorité soit membre d’une confession religieuse. Ce qui est dit du pouvoir civil vaut également pour le pouvoir religieux quand celui-ci s’exerce sous le modèle d’une organisation hautement politique.

Toutefois, dans l’exercice du pouvoir politique ou religieux, les oppositions du roi et du prophète ne sont pas un principe, à telle enseigne que le roi doit évoluer nécessairement en opposition au prophète et vice versa. Des assertions du genre « l’Eglise doit être par définition en opposition à l’Etat » ou « le roi ne peut composer avec le prophète sans compromission » ne jouissent pas d’une valeur logique universelle. S’il est vrai que ces oppositions sont courantes, il n’est pas vrai qu’elles soient absolues. Tout est fonction de ce à quoi la personne du roi ou du prophète se détermine par essence : la référence à Dieu, à la loi fondamentale du pays ou à son ego.

Ainsi, en insistant sur l’identité du roi, nous pouvons théoriquement épingler quatre équations.

Il peut d’abord s’agir de l’opposition proprement dite du roi et du prophète. Dans cette optique, si d’une part l’agent du pouvoir royal clame son attachement indéfectible à la laïcité de l’Etat et décline en conséquence toute référence à la religion, et que d’autre part le prophète se présente comme un souverain qui a mis son pouvoir spirituel au service du temporel, le traditionnel duel entre le roi et le prophète resurgira avec force. L’issue d’un tel conflit se déroulant sur un terrain d’égal à égal, c’est-à-dire entre deux forces « politiques » indépendantes, dépendra de la puissance et des allégeances politiques de chacun – ce qui n’est d’aucun intérêt pour le peuple. Et l’évangile chrétien de s’interroger : « Et quel avantage l’homme a-t-il à gager le monde entier, s’il paie de sa vie ? » (Marc 8,36 et par.).

Il peut ensuite s’agir d’une opposition du roi « dictateur » et du prophète authentique. Dans ce cas et selon les circonstances, le prophète s’engage en toute conscience en faisant notamment preuve d’une grande capacité des concessions pour la plus grande gloire de Dieu et pour le salut du peuple. Comme nous l’avons déjà souligné, il ne faudrait pas alors qu’il se présente avec des placards pleins de squelettes alors qu’il se propose de gagner le roi à la cause de Dieu et du peuple. De par son obéissance de la foi, en effet, le prophète est assuré de la victoire : « … ainsi se comporte ma parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée » (Isaïe 55,11). Les preuves sont nombreuses dans l’histoire de notre pays et notre peuple est à la fois témoin des massacres des croyants et de la victoire finale de tous nos martyrs en faveur des générations futures !

Il peut en outre être question d’une opposition du roi se référant à Dieu et du faux prophète. Bien qu’une telle opposition soit plus théorique que pratique, il faudrait reconnaître qu’il existe des circonstances où le représentant du pole royal agit en toute justice selon les voies de Dieu et que le prophète lui fait obstacle en adoptant paradoxalement la logique des intérêts égoïstes. Dans cette perspective, le bon sens appelle le peuple à encourager les actions du roi et à rappeler le prophète à la raison, s’il peut l’entendre de cette oreille : « Et pourquoi m’appelez-vous ‘Seigneur, Seigneur’ et ne faites-vous pas ce que je dis ? » (Luc 6,46).

Il peut enfin être question d’une divergence des vues entre deux pouvoirs qui se réfèrent de manière relative à Dieu et qui doivent se sentir interpellés à faire des concessions salvatrices pour le peuple. Dans cette occurrence, du reste rare étant donné que le politique a vocation de conquérir et de conserver le pouvoir, si l’agent du pole royal prend conscience qu’il est par essence déterminée par sa foi, il exercera son pouvoir civil dans le juste respect des lois du pays, mais aussi en référence à sa rectitude intérieure, dans le sens du plus grand bien du peuple que doit viser tout pouvoir (politique ou religieux) venant de Dieu. C’est dans ce sens que nous pouvons interpréter ces mots de Pilate lors du procès de Jésus : « Voyez, je vais vous l’amener dehors : vous devez savoir que je ne trouve aucun chef d’accusation contre lui » (Jean 19,4.6).

De ce qui précède, il ressort que les quatre équations que nous venons de dégager théoriquement montrent que l’existence des oppositions du roi et du prophète, dans la gestion de leurs entités respectives, obéit à la logique des possibles et non à la fatalité. Ces équations montrent également que toutes ces oppositions possibles sont contournables ! En penseur chrétien averti, nous invitons d’une part le peuple à s’ouvrir à l’intelligence de ces choses et, de l’autre, le roi comme le prophète à essayer la référence absolue à Dieu.

Abbé Arthur LUBWIKA

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